Les genres à l’épreuve du sport


 

Photo: Gabriel Bouys Agence France-Presse Un espace où les variations et l’ambiguïté ne sont pas tolérées reste celui du sport de haut niveau.

Photo: Gabriel Bouys Agence France-Presse
Un espace où les variations et l’ambiguïté ne sont pas tolérées reste celui du sport de haut niveau.

« Mâle » ou « femelle » ? Une question en apparence banale, mais qui appelle une réponse infiniment complexe. Qu’est-ce qui définit le sexe ? Les chromosomes ? Les hormones ? L’apparence des organes génitaux ? Que faire lorsque ceux-ci entrent en contradiction ? Depuis le milieu du XXe siècle, les organisations sportives tentent de mettre en place des tests pour déterminer qui est apte à concourir dans la catégorie « femme ». Avec des résultats peu concluants, voire désastreux pour les athlètes. Car si le sexe est socialement construit sur un mode binaire M/F, la biologie, elle, se moque des catégories.

Un article publié en février 2015 dans la revue scientifique Nature a relancé le débat sur les questions liées au sexe et à l’impossibilité de le définir en termes binaires. En fait, chez les biologistes, cette idée est loin d’être neuve. Dès 1968, Keith L. Moore définissait dans le Journal of the American Medical Association neuf composantes de l’identité sexuelle. En 1993, Ann Fausto Sterling dans The Sciences suggérait l’existence de cinq sexes. Étonnant, non ?

Pourtant, cette appréhension du sexe comme un spectre permet de tenir compte de la multitude de variations chromosomiques, hormonales ou autres existant chez l’humain et qui font que certaines personnes naissent avec des organes génitaux dont l’apparence ne correspond pas à une norme médicalement définie ou avec des combinaisons chromosomiques moins habituelles (XXY), ou une insensibilité à certaines hormones (une insensibilité aux hormones androgènes peut faire qu’une personne avec des chromosomes XY possède des testicules internes tout en ayant des organes génitauxexternes et des caractéristiques physiologiques femelles).

Ces formes d’intersexuation ne posent pas, dans la majorité des cas, de problèmes d’ordre médical. Pourtant, notreconception du sexe est tellement ancrée dans un système binaire que les personnes qui naissent intersexuées sont le plus souvent « assignées » à un sexe au moyen d’une chirurgie des organes génitaux et/ou des prescriptions hormonales. Une mutilation souvent non consentie puisque réalisée en bas âge et dénoncée par les associations de défense des droits des personnes intersexuées. Ce combat commence d’ailleurs à porter ses fruits : en 2015, Malte est devenu le premier pays à interdire les chirurgies non médicalement nécessaires sur les enfants intersexués.

Tests de féminité dans les compétitions sportives

Un espace où les variations et l’ambiguïté ne sont pas tolérées est celui du sport de haut niveau. Afin de s’assurer que chaque individu concourt dans la « bonne » catégorie, des tests de féminité ont été mis en place au XXe siècle. Il s’agissait au départ d’un contrôle gynécologique et morphologique du sexe apparent, de la force musculaire et de la capacité respiratoire ; bref, des parades nues au cours desquelles les athlètes féminines étaient mesurées et examinées en détail. Jugé trop humiliant, ce contrôle a été remplacé en 1968 par le test du corpuscule de Barr qui permet de révéler la présence d’un deuxième chromosome X. Peu fiable, il a ensuite été remplacé par le test PCR/SRY, qui cherche à établir la présence ou l’absence d’un chromosome Y.

Dans une récente entrevue, Anaïs Bohuon, auteure du livre Le test de féminité dans les compétitions sportives – Une histoire classée X ? (éditions IXE, 2012), explique : « Ces changements dans les critères du test de féminité montrent les multiples dimensions du sexe biologique et la difficulté à déterminer le “vrai” sexe d’une personne, dans un débat qui dépasse largement le monde du sport et interroge notre société tout entière. Cette difficulté se transforme en impossibilité lorsque les personnes se révèlent être “intersexes” et donc inclassables en tant que mâles ou femelles. Plus encore, nombre de recherches ont souligné l’impossibilité de déterminer de façon certaine le sexe biologique de tous les individus, qu’ils soient intersexes ou non. »

Cette difficulté est illustrée par le cas, très médiatisé, de Caster Semenya, une athlète sud-africaine. À la suite d’une performance remarquable au 800 m en 2009, sa « féminité » est remise en question et des tests lui sont imposés. Résultat : elle n’est pas dopée, mais son corps produit plus d’hormones androgènes que la majorité des femmes. Pour avoir le droit de concourir de nouveau dans la catégorie femme, elle doit maintenir son taux de testostérone en dessous d’un certain seuil, arbitrairement fixé et qui constitue la nouvelle balise du sexe femelle. Ces seuils obligent actuellement certaines athlètes à réguler leur production hormonale à l’aide de médication. D’autres, nées avec des testicules internes, ont dû se les faire enlever au risque d’être interdites de compétition.

Pourtant, rien de tout cela n’est médicalement nécessaire. De plus, le lien entre testostérone et performance sportive relève plus du construit social que d’un lien de cause à effet indiscutable ; en effet, une étude réalisée sur des athlètes de haut niveau a montré que 16,5 % des hommes possédaient un taux de testostérone inférieur à la moyenne masculine tandis que 14 % des femmes possédaient un taux supérieur à la moyenne féminine. Et si tant est que la testostérone procure un avantage, n’est-ce pas la caractéristique principale des athlètes que d’avoir un corps hors norme capable de dépasser les limites ? Les pieds gigantesques du nageur Michael Phelps lui procurent certainement un avantage sur ses concurrents. Pourtant, nul ne suggère de le mutiler pour lui permettre de concourir dans sa catégorie !

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