Rose Tourisme


Entre 600 000 et 1 million de touristes homosexuels visiteront Montréal cette année, et plus de 700 000 personnes assisteront à la parade de la fierté gaie dimanche prochain. Un succès unique en son genre, qui suscite l’envie de bien des villes, et qui commence déjà à faire école…

Un nouveau char allégorique se joindra au défilé de la fierté gaie cette année.

Il s’agit d’un immense canot d’explorateur où des coureurs des bois à moitié nus rameront sans relâche, motivés par les claquement du fouet dominateur de Priscilla la reine du désert, une plantureuse drag queen bien connue dans les milieux gais.

Rien de bien nouveau, direz-vous. Sauf que char allégorique en question portera les couleurs du magasin La Baie, qui participe pour la première fois au défilé cette année. C’est grand-maman qui va faire le saut…

« De plus en plus d’entreprises qui n’ont à priori rien à voir avec le milieu gai commencent aujourd’hui à s’y intéresser, explique Paul Girard, responsable des commandites pour Divers/Cité, l’organisme qui organise les festivités de la semaine de la fierté gaie qui débute aujourd’hui à Montréal. La Baie fait un plus gros chiffre d’affaire pendant le week-end de la fierté que durant la fin de semaine qui précède Noël! C’est un des signes du succès du tourisme gai à Montréal. »

Montréal est loin d’être la seule ville au monde à organiser des festivités de la fierté gaie. Le « gay pride » de Chicago attire 300 000 personnes, ceux de San Francisco et Paris en comptent plus 500 000 participants, et l’Europride, le plus gros événement gai d’Europe, a fait danser plus d’un million de personnes dans les rues de Cologne cette année.

Sauf qu’à la différence de bien des villes, Montréal cherche à attirer les touristes gais toute l’année, et pas seulement pendant un week-end endiablé.

Il faut dire qu’à Montréal, les entreprises et les gouvernements ont depuis longtemps compris l’importance d’attirer la clientèle rose. À Tourisme Montréal, on courtise la clientèle homosexuelle depuis 1988. « La ville a compris très tôt que les gais constituent un moteur économique important, explique Jean-François Perrier, responsable du marché gai à Tourisme Montréal. Ils voyagent. Ils dépensent. Et ils sont fidèles : lorsqu’ils aiment une ville, il y reviennent souvent. »

Déjà, Montréal récolte le fruit de ses labeurs : dans les années à venir, trois événements majeurs viendront confirmer le rôle majeur que joue Montréal au plan international. En 2003, c’est ici qu’aura lieu le congrès de l’InterPride, l’organisme qui regroupe tous les < gay prides > de la planète. L’année suivante, Montréal accueillera le festival international des chorales gaies, et en 2006, 24 000 athlètes et 200 000 spectateurs prendront la ville d’assaut à l’occasion des Jeux Gais.

Propager la bonne nouvelle

Histoire de promouvoir la ville, Tourisme Montréal achète à chaque année des pleines pages de publicité dans les magazines gais les plus influents. Dans certains cas, les magazines n’en reviennent pas qu’un organisme « straight » veuille annoncer chez-eux. « Il y a quelques années, Montréal fait la promotion du Festival de Jazz dans The Advocate, le plus important magazine gai au États-Unis, explique Yves Lafontaine, rédacteur en chef du magazine gai Fugues. Les gens de The Advocate ont été agréablement surpris, parce que d’habitude, ce sont eux qui font des pieds et des mains pour convaincre les villes et les évènements de cibler les gais. Montréal a véritablement gagné une longueur d’avance. »

Histoire de faire parler d’elle à l’étranger, Tourisme Montréal invite à chaque été entre 20 et 40 journalistes de magazines gais à venir visiter la ville. On mise sur le caractère à la fois latin et branché de la ville, mais aussi sur le climat de tolérance qui règne ici. « À chaque fois que les homosexuels québécois gagnent des droits, la nouvelle fait le tour du monde gai, et ça consolide notre image d’ouverture, explique Yves Lafontaine. Pour la communauté gaie, Montréal fait parti des cinq à 10 villes les plus en vue dans le monde. On retrouve ici un degré de sophistication qu’il n’y a pas ailleurs. »

Fait unique : à Montréal, les festivités de la fierté gaie sont très appréciées par la clientèle non-gaie et par les familles, alors qu’ailleurs, le « gay pride » est surtout perçu comme la fête des gais et des lesbiennes. « À Montréal, on voit beaucoup de straights et de familles avec des enfants qui assistent au défilé », explique Robert Vézina, président du Bad Boy Montreal Club (BBMC), dont les nombreux party gais réalisés au cours de l’année entraînent des retombées de 50 millions à Montréal. L’ouverture d’esprit des montréalais se traduit aussi par la popularité inusitée de « Mado » la célèbre drag queen qui sévit chaque semaine dans les pages de l’hebdo ICI et dans le magazine Fugues. « Chaque communauté gaie a ses drag queen, mais la plupart du temps, elles ne sont pas connues à l’extérieur du milieu gai, explique Yves Lafontaine. À Montréal, presque tout le monde a déjà entendu parler de Mado Lamothe. Les icônes gais ne sont pas confinés au milieu gai. »

Rivalité Montréal-Toronto

À Toronto, le centre du village gai est situé à l’angle des rues Church et Wellesley. Mais le coin risque d’être plutôt tranquille en fin de semaine prochaine : le village se vide car tout le monde s’en vient fêter le week-end de la fierté gaie à Montréal. « Sur l’autoroute 401, entre Toronto et Montréal, c’est le gros party dans les Tim Horton’s et les autres petits restos, explique Paul Girard. C’est quelque chose à voir… »

Mais comment se porte le tourisme gai dans la Ville Reine le restant de l’année? « Le gay pride de Toronto existe depuis 22 ans (contre 10 ici) et il attire plus de monde qu’à Montréal, explique Jean-François Perrier. Mais le reste de l’année, la promotion du tourisme gai n’en est encore qu’a ses début. Ce n’est que depuis deux ans que la ville de Toronto
courtise la clientèle homosexuelle. »

De fait, lorsque l’on appelle à Tourisme Toronto, il est très difficile de parler à quelqu’un qui soit capable d’expliquer la stratégie de la ville en matière de tourisme gai. Ellen Flowers, porte-parole de l’organisme, nous suggère plutôt de nous adresser à différentes entreprises <gai-amicales> de Toronto qui, dit-elle, sont plus au fait du marché que la ville elle-même…

Les instances politiques ontariennes semblent encore mal à l’aise avec la promotion du tourisme homosexuel. Pour Tyrrel Ignatius, président de Pink Tourism, une compagnie de Toronto qui aide les entreprises à percer dans le marché du tourisme gai, Toronto est carrément en train de manquer le bateau. « Ça fait des années que j’essaie de convaincre les différents gouvernements de développer le tourisme gai. Mais je prêche dans le désert. Ça m’enrage, parce que je vois tout ce qui se fait à Montréal pour plaire aux gais et aux lesbiennes, et je vois les résultats! Vos hôtels ne dérougissent pas, et vos restos font des affaires d’or avec le tourisme gai. Pendant ce temps, Toronto prend du retard… »

« Tourisme Toronto a un budget de fonctionnement environ quatre fois inférieur à celui de Tourisme Montréal, lance Yves Lafontaine. Ça explique une partie du problème. On est gâtés : à Tourisme Montréal, il y a une personne qui travaille à temps plein uniquement sur la promotion du marché gai! »

Alors, y a-t-il une véritable compétition Montréal-Toronto? « Je parlerais plutôt de marchés complémentaires, dit Robert Vézina. Les gens qui viennent de loin veulent visiter plusieurs villes au cours d’un même voyage. New York, San Francisco, Montréal, Toronto: c’est un circuit.”

Montréal donne annuellement 225 000$ pour la logistique des festivités de la fierté gaie, un événement qui injecte à lui seul 40 millions dans les caisses enregistreuses des commerces montréalais. À Toronto, la ville ne donne pas un sou. « Il y a des villes qui étudient ce que vous faites à Montréal, et qui songent à faire comme nous pour courtiser la clientèle gaie », explique Tyrrel Ignatius « C’est une question de temps avant que les autres villes, comme Toronto, s’y mettent. »

Le « modèle québécois » exporté à Toronto? C’est Priscilla qui va être contente…


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