Le 5 juin dernier s’éteignait Ronald
Reagan, ancien président des Etats-Unis de 1981 à 1989 à l’âge de 93
ans. Étrangement, sa mort est survenu le jour du 21e anniversaire du
premier rapport officiel du Centre américain du contrôle des maladies
sur le cas de cinq homosexuels de Los Angeles qui souffraient d’une
forme rare de pneumonie. Ce phénomène pathologique allait être
identifié deux ans plus tard sous le nom de SIDA pour « Syndrome
d’Immuno-Déficience Acquise ».
La communauté allosexuelle n’a
pas manqué de rappeler l’indifférence dont a fait preuve l’ancien chef
d’État américain envers l’épidémie, qui a débuté alors qu’il présidait
aux destinées des États-Unis. De nombreux activistes déplorent le fait
que ce n’est qu’en 1987 que Ronald Reagan a fait allusion pour la
première fois au sida. En fait, Ronald Reagan n’aurait jamais prononcé
le mot «sida» en public durant ses deux mandats. Pour l’année 1987, le
nombre de cas s’élevait déjà à 60 000, dont 30 000 morts. Pour
certains, l’absence de fonds fédéraux pour combattre la maladie a
contribué à la propagation de la maladie. C. Everett Koop, ancienne
autorité médicale américaine (surgeon general) sous Reagan, a souligné
en 2001 qu’il avait été privé de toute discussion sur le sida pendant
les cinq premières années de l’administration Reagan. «Parce que la
contamination du sida affecte essentiellement la communauté gay et les
usagers de seringues, les principaux conseillers du président ont pris
le parti d’estimer que les malades n’avaient que ce qu’ils méritaient», a ajouté Koop. «Je ne verse aucune larme après la mort de Ronald Reagan,» écrivait Philip Hitchcock, un artiste gai de Californie dans une lettre publiée lundi 7 juin par le Los Angeles Times. «Mes larmes vont aux centaines de milliers d’Américains contaminés par le virus du VIH et qui ont été ignorés par lui.»
Les funérailles et les hommages
faites à l’ex-président n’ont pas empêché que ses politiques et son
héritage conservateur et néo-libéral soient dénoncés dans la presse
américaine. Ronald Reagan a délibérément bloqué tout effort pour une
lutte nationale contre le sida parce que la droite évangélique
républicaine voyait dans le sida la « vengeance de Dieu » envers les
homosexuels. Selon un médecin à la Maison Blanche, Ronald Reagan
considérait, entre 1984 et 1985, le sida "comme la rougeole, qui
partira tout seul". Lou Cannon, l’un de ses biographes, a écrit dans un
ouvrage que sa réponse à l’épidémie avait été "hésitante et
inefficace". Les positions controversées de Reagan sur l’homosexualité
et le sida ont failli ressortir en 2003 au grand écran. La chaîne de
télévision américaine CBS, confrontée à des pressions politiques
républicaines, a toutefois renoncé à diffuser un téléfilm sur Ronald
Reagan, interprété par James Brolin (partisan démocrate notoire). La
direction de CBS a indiqué que ce film de quatre heures, serait
finalement diffusé sur le réseau câblé Showtime, propriété, comme CBS,
du groupe Viacom. Un passage du film suscite en particulier la fureur
des Républicains, scène au cours de laquelle l’ex-président dit à
propos des homosexuels atteints du sida: "Eux qui ont vécu dans le péché, mourront dans le péché".
Cette phrase aurait été reprise d’une discussion sur le sida et les
homosexuels de Ronald Reagan lors d’un dîner privé. Les proches de
Reagan démentent qu’il ait pu prononcer une telle phrase et Nancy
Reagan a émis un communiqué dénonçant cette "malveillante" série
télévisée. Les producteurs de cette série, auxquels l’on doit aussi la
comédie musicale Chicago, sont ouvertement homosexuels.
Qui était Ronald Reagan? Celui-ci
naît à Tampico (Illinois), le 6 février 1911 d’une mère couturière
anglo-écossaise pieuse et d’un père représentant en chassures
d’ascendance irlandaise. Pendant toute la première partie de sa vie, il
fut commentateur sportif puis, de 1937 à 1964, à Hollywood, il fut le
présentateur d’une des émissions les plus regardées dans le pays, le
General Electric Theatre. Il passa la seconde Guerre mondiale à faire
des films de propagande pour l’Armée américaine. Il découvrit aussi à
Hollywood ce qui devait devenir son obsession, et un des clés de voûte
de sa politique : la "menace communiste". Élu en 1947 à la présidence
du syndicat des acteurs (la Screen Actors Guild), il y œuvra à la
défense des intérêts corporatistes de la profession et à la lutte
contre l’infiltration des "rouges" venus "prendre le contrôle de
Hollywood". Ses activités à l’époque, telles que les a reconstituées
l’historien Garry Wills, donnent de lui l’image d’un anticommuniste
résolu et agent du FBI (sous le nom de code T 10). Ses liens étroits,
et aussi ambigus que profitables, avec la grande entreprise (MCA, puis
General Electric, dont il fut le porte-parole), le firent tôt passer de
la tradition démocrate de ses parents (il le fut lui-même un temps), à
un ultra-conservatisme hostile à l’URSS.
Il fit une entrée fracassante en
politique en 1964 en soutenant la candidature présidentielle du
républicain ultra-conservateur Barry Goldwater. Il ne cessa plus, dès
lors, de prêcher sa "révolution reaganienne". Sa rhétorique et ses
idées simplistes avaient fait de lui "une star de la politique
nationale du jour au lendemain", constata, à l’époque, David
Broder du Washington Post. En 1966, il fut facilement élu gouverneur de
Californie, en se présentant comme un "candidat citoyen" contre les
"politiciens professionnels". Son premier acte, symbolique, fut de
faire chasser le président de l’Université de Californie à Berkeley,
sanctuaire de la contestation contre le Vietnam. Son second, de
réformer les programmes d’aide sociale pour en éliminer les
"tricheurs". Il fut réélu triomphalement à un second mandat en 1970. Il
revivifia les "valeurs familiales et traditionnelles", assaillies de
toute part par la "révolution culturelle" des années 60 et 70
(féminisme, libération sexuelle, droit à l’avortement, drogue et le
"libéralisme" des élites médiatiques et intellectuelles).
Après deux échecs (1968 et 1976)
à se faire investir comme candidat à la Maison Blanche, il trouva dans
le président démocrate Jimmy Carter, miné par l’inflation et la crise
des otages de Téhéran, un adversaire facile. Il l’écrasa à la
présidentielle de 1980. Le jour de son investiture comme 40e président
des Etats-Unis, l’Iran libéra les 52 otages américains détenus depuis
444 jours. Moins de deux mois après, un déséquilibré, John
Hinckley, tenta de l’assassiner à Washington. Le courage et la dignité
du vieil acteur (il avait 69 ans) gravement blessé, son optimisme à
toute épreuve et son rétablissement rapide contribua à entretenir le
"mythe Reagan".

Ronald Reagan prête serment (1981)
Son programme économique était
fondé sur la "théorie de l’offre". La réduction massive des impôts sur
les sociétés et les individus, la déréglementation, et des coupes
sombres dans les dépenses publiques creusera le fossé entre riches et
pauvres, fera exploser la dette de l’État et le déséquilibre
commercial, et jettera les germes d’une crise économique qui devait
entraîner le krach de Wall Street en 1987, et coûter la présidence à
son successeur, Bush père, en 1992. Il encouragea une intensification
de la Guerre froide" et du "cordon sanitaire" autour de "l’Empire du
Mal". La hausse massive du budget de la Défense (+ 160 % entre 1981 et
1989), le déploiement en Europe de missiles à moyenne portée (les
Pershing), puis l’Initiative de défense stratégique, la célèbre "guerre
des étoiles", donna l’illusion que l’Amérique était redevenue la
première superpuissance. Sorti une seule fois hors des Etats-Unis avant
son élection, il affichait un mépris souverain (et une ignorance
réelle) des relations internationales, des Nations unies et des
traités. Son projet de défense spatiale visait à faire de l’Amérique
une forteresse, non à étendre son hégémonie.
Son second mandat prolongea
le premier. Il imposa une réforme profonde de la fiscalité en 1986 et
des réductions massives d’impôts. Il poursuivit la déréglementation de
l’économie et la dévolution des pouvoirs aux États. Mais sa politique
économique fut bloquée par l’opposition démocrate, qui reprit le
contrôle du Congrès en 1986. Il intensifia la "guerre culturelle"
contre le droit à l’avortement, contre le féminisme, contre les droits
des homosexuels, pour la prière à l’école, pour le retour à "la loi et
l’ordre", etc. Prêchant depuis le Bureau ovale pour une Amérique dans
laquelle les valeurs du passé soutiendraient les triomphes de l’avenir.
Il sut, d’instinct, saisir la chance que représentait l’arrivée au
pouvoir de Mikhaïl Gorbatchev en URSS en 1985. Reagan apporta à
Gorbatchev un soutien décisif au fil de sommets à Reykjavik, Genève et
Moscou, débouchant sur l’accord de réduction des armes nucléaires à
moyenne portée signé à Washington en 1987. Le débat reste ouvert sur le
fait de savoir s’il a vraiment été "le vainqueur de la guerre froide".
Ses conseillers les plus proches ont avoué qu’ils n’avaient pas vu
venir l’effondrement de l’URSS, ni la chute du mur de Berlin.
Avant même de quitter le
pouvoir, Reagan s’était retranché derrière sa légende. Celui-ci glissa
sans mal à travers les bourdes et scandales qui ternirent son second
mandat, de l’affaire de Bitburg (visite en 1985 d’un cimetière allemand
où étaient enterrés des Waffen SS) aux affaires dans lesquelles furent
inculpés six de ses proches collaborateurs, jusqu’au scandale "Iran/
Contra" de 1987 (livraison aux contras du Nicaragua d’armes achetées
avec les profits de ventes d’armes clandestines à l’Iran). Reagan, qui
affirma 130 fois à ses interrogateurs "ne pas savoir" ou "ne pas se
souvenir" de ce qui s’était passé dans le Bureau ovale, donnait l’image
d’un vieillard perdu, absent, affaibli par une opération d’un cancer du
colon subie en 1985 et qui ne dirigeait en réalité plus grand-chose.
Une commission d’enquête parlementaire conclut en novembre 1987 qu’il
avait failli à son mandat présidentiel, qui était de "de veiller à
l’exécution des lois". L’affaire acheva de convaincre ses ennemis qu’il
n’avait jamais été qu’une marionnette manipulée de partout. Mais quand
il quitta la Maison Blanche, en janvier 1989, il restait le Président
le plus aimé par son peuple depuis Roosevelt. La révélation (en
novembre 1994) qu’il était atteint de la maladie d’Alzheimer, suivi de
son retrait de la scène publique, des évocations constantes de son
amour profond et touchant pour Nancy élargirent son aura. Les
républicains en firent une sorte de souverain légendaire qui aurait
régné dans un âge d’or lointain.

Le couple présidentiel (Ronald et Nancy Reagan)
On peut aussi noter que cet homme
qui attachait tant de prix à la liberté et à la démocratie dans le bloc
soviétique se souciait moins de la démocratie et des droits de l’homme
dans d’autres parties du monde. Lorsque les démocrates et les
républicains ont adopté au Congrès des sanctions contre le gouvernement
d’apartheid de l’Afrique du Sud, Reagan a opposé son veto. Son
administration a normalisé les relations avec des pays dirigés par des
juntes militaires ou des dictatures (Chili, Argentine, Salvador,
Guatemala, Philippines notamment). En menant aussi une guerre quasi
secrète contre le gouvernement sandiniste du Nicaragua,
l’administration Reagan a violé le droit international et soutenu à
l’insu du Congrès des contras qui faisaient peu de cas des droits de
l’homme et, selon la CIA elle-même, elle a coopéré avec des trafiquants
de drogue présumés. Reagan a clandestinement fourni des armes aux
ayatollahs iraniens et gardé des contacts avec Saddam Hussein, même
après que le président irakien eut utilisé des armes chimiques. Il a
nommé à des postes de responsabilité des gens qui prétendaient que l’on
pouvait sortir vainqueur d’une guerre nucléaire, aggravant ainsi les
risques que des erreurs de calcul de l’Union soviétique ou des
États-Unis plongent le monde dans le chaos.
Sur le front intérieur, Reagan
s’en est pris directement aux syndicats en licenciant en masse les
aiguilleurs du ciel qui faisaient grève pour obtenir des augmentations
de salaire et de meilleurs conditions de travail. Son ministre de la
Justice, Edwin Meese, ne faisait pas grand cas des libertés civiques :
selon lui, « il n’y a pas beaucoup de suspects qui n’ont rien à se
reprocher ». Son ministre de l’Environnement, James Watt, préférait les
arbres morts aux arbres verts. Et personne dans la Maison Blanche de
Reagan ne prêtait beaucoup d’attention à une nouvelle épidémie qui
tuait surtout des homosexuels. L’indifférence de Reagan et ses préjugés
à l’égard des gais et des toxicomanes ont occasionné des dizaines de
milliers de morts qui auraient pu être évitées s’il avait agi plus tôt.
Reagan avait installé un système
qui permettait à des conseillers influents de se livrer à un lobbying
très rémunérateur, quitte à se retrouver poursuivis pour trafic
d’influence. En dépit des grandes déclarations de l’administration sur
« la loi et l’ordre », vers 1990, près de deux cents personnages haut
placés de l’ère Reagan avaient été mis en examen. Les conclusions du
procureur spécial Lawrence Walsh, selon lesquelles Reagan avait « créé
les conditions qui rendaient possibles des délits commis par d’autres »
dans le scandale de l’Irangate confirme les manquements généralisés à
la déontologie. Son administration a remis en question les normes de
sécurité sur les lieux de travail. Il a été à l’origine d’un scandale
sur les fonds de pension qui a coûté aux contribuables américains pas
loin de 1 000 milliards de dollars. Il a essayé de réduire au silence
la Commission des droits civiques, et son gouvernement a fait la guerre
à la discrimination positive tout en cherchant à exonérer d’impôts des
écoles privées qui, elles, pratiquaient la discrimination raciale.
Au dire de plusieurs, il
paraissait souvent vivre dans son monde à lui, avec le Reader’s Digest
comme seule source d’information. Mais il a remporté haut la main deux
élections présidentielles et s’est acquis, sur plusieurs décennies, une
masse de fervents admirateurs qui veulent aujourd’hui graver son nom et
son image sur des billets, des bâtiments publics et des monuments aux
quatre coins des États-Unis. Communicateur hors pair et leader
charismatique s’il en fut un, Ronald Reagan fut probablement un des
pires présidents de l’histoire des États-Unis. On parle souvent de la
« Grande noirceur » pour qualifier la période duplessiste au Québec
mais l’expression s’appliquerait bien aussi à la présidence de Ronald
Reagan. Capitalisme sauvage, fondamentalisme religieux, corruption,
scandales et mépris des droits humains, c’est en ces mots que nous
pouvons résumer le "règne" de Ronald Reagan. Son insensibilité et ses
préjugés à l’égard des homosexuels est le reflet d’un noyau pur et dur
de la société américain toujours persistant qui est contre
l’intégration complète des gais à la société américaine. De ce point de
vue, les Etats-Unis ont encore beaucoup de chemin à faire. Je souhaite
que l’histoire n’oubliera pas les milliers d’individus qui sont mort du
sida à cause des politiques de Ronald Reagan.
Pour une biographie plus complète de Ronald Reagan, vous pouvez consulter le lien suivant : http://www.radio-canada.ca/nouvelles/dossiers/tetes/reagan/index.html
Sébastien St-Onge
AlterHéros / Jeunesse Lambda







