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Le troisième sexe existe-t-il vraiment?

À la naissance, la première question que posent les proches du bébé à ses parents est celle-ci : c’est un petit gars ou une petite fille? Homme ou femme, cette dualité est omniprésente dans notre société, impossible d’y échapper! Toute la société occidentale est bâtie sur cette dualité qui est présente jusque dans tous les formulaires gouvernementaux…

Mais existe-t-il un espace viable entre ou hors ces deux catégories? Une invention théorique et poétique a tenté de fournir, au cours de l’histoire, une réponse à cette question en créant le concept de "troisième sexe". Un genre qui défierait la loi de la dualité des sexes, comme le chantait Indochine en 1985 dans son album "3e sexe"?

C’est ce à quoi tente de répondre Laure Murat, docteure en histoire et professeure au département d’études françaises et francophones de l’Université de Californie-Los Angeles, dans son ouvrage « La loi du genre » en étudiant le phénomène en France, Allemagne et Angleterre.

À partir du XIXe siècle, l’expression désigne les figures considérées comme déplacées par rapport aux canons de la virilité et de la féminité. Dans un contexte politique nationaliste et nataliste, à la menace sociale représentée par la "tante", homosexuel mâle et féminin, s’adjoint peu à peu celle des femmes viriles, des hommes efféminés, des androgynes, des travesti(e)s, des saphistes, des femmes émancipées de la Belle-Époque et des premiers individus sur lesquels seront tentées des opérations de réassignation sexuelle dans les années 1930…

Derrière toutes ces figures dissidentes, l’idée d’un « troisième sexe » provoque, dérange et renvoie la société à cette énigme inépuisable : qu’est-ce que signifie vraiment être une "femme" ou un "homme"?

Une construction récente en occident
Dans son ouvrage, Laure Murat montre comment le concept de troisième sexe s’est construit et développé dans les archives de la police de Paris, dans les traités de médecine légale et de psychiatrie, et aussi dans la presse et la littérature. Les membres de cette «tribu» disparate devenant de plus en plus visible, ils sauront prendre une place importante dans la société: les lesbiennes seront chantées dans les cabarets; les transgenres, dont le nombre ne cesse de croître, défraient la chronique.

« Même les premières femmes à bicyclette sont mises dans le sac. Car le vélo, c’est la liberté, le port de la culotte et le signe d’une «virilisation» insupportable. Quand elles passent, c’est bien simple, les paysans leur jettent des pierres! Appartiennent au «3e sexe» tous ceux qui rompent avec les lois de la société et ses conventions. Ils sont considérés comme des éléments perturbateurs, ils enflamment les imaginations et provoquent une violente levée de boucliers », explique l’auteure.

Le troisième sexe, ce sont aussi les fous. Car pour la médecine psychiatrique, les homosexuels, hommes et femmes, sont atteints de démence. « Sauf qu’à force de créer de nouvelles catégories, les médecins finissent par se plaindre de l’explosion vertigineuse du nombre de malades mentaux! », souligne-t-elle.

Puisqu’il est en opposition directe face à la société hétéronormative, pour Laure Murat, le 3e sexe a réussi par sa seule existence à déstabiliser le monde hétérosexuel et à l’amener à s’interroger sur sa dualité des genres. « Lorsque je dis que le 3e sexe oblige les deux autres à se penser, explique-t-elle, je pense à ce qu’il a provoqué dans les discours ou dans les pratiques: l’apparition, par exemple, du mot «hétérosexuel», qui a dû être forgé à la suite du mot «homosexuel» pour pouvoir s’en démarquer. Jusque-là, l’hétérosexualité était «l’amour normal». »

« Plus près de nous, ajoute-t-elle, nous pouvons aussi évoquer le mariage gay. Parce que deux hommes ou deux femmes ont officiellement émis le désir de se marier, la société hétéronormée a bien été obligée de définir (ou de redéfinir) le concept de «mariage». Quels sont les droits de l’amour? Quel est le cadre de sa reconnaissance juridique? On peut dire la même chose, évidemment, pour l’homoparentalité. Je crois que c’est là un apport considérable, et très salutaire, du troisième sexe. »

Il est intéressant de noter que ce questionnement est parfois poussé très loin dans certaines institutions. L’exemple de l’Université de Harvard qui, en 2004, a distribué à ses étudiants un questionnaire proposant trois cases pour le sexe: «homme», «femme» et «autre» est des plus éloquents.

Un troisième sexe qui existe vraiment?
Laure Murat s’interroge toutefois  sur l’existence même de ce troisième sexe. Pour elle, cette création démontrerait en bout de ligne que l’égalité entre les hommes et les femmes est irréalisable.

« Si l’égalité entre hommes et femmes était «réalisée», dit-elle. nous n’aurions sans doute pas éprouvé le besoin de recourir à une troisième catégorie, transcendante, intermédiaire ou tout simplement «autre». Il me semble qu’aujourd’hui, la communauté transgenre et toute la réflexion menée à l’intérieur du mouvement queer montre que, si le concept de 3e sexe est désuet, il reste, théoriquement, un opérateur très efficace dans les débats sur la différence des sexes. »

 
Quelques critiques
Voici deux critiques publiées récemment qui éclaireront le lecteur désireux de se procurer le live.

La revue de presse Dominique Kalifa – Libération du 9 novembre 2006 - Le troisième sexe, écrit Alfred Delvau en 1866, est «celui qui déshonore les deux autres». Ce n’était finalement pas si mal noter la capacité de cette notion à perturber le jeu des normes et des assignations de genre. Qu’on y voit l’expression d’une identité, d’un défi ou d’une simple rêverie, l’affirmation d’un «troisième sexe» vient en effet semer le trouble dans le tranquille ordonnancement du monde et transcender des catégories (masculin-féminin) traditionnellement pensées comme «naturelles».

Son histoire interroge donc en profondeur celle de nos sociétés, estime Laure Murat dans un très bel essai qui s’attache à dresser la généalogie de ce «sexe surnuméraire»…

«A la fois chimérique et réel», le troisième sexe est une étrange construction, un fait de langage d’abord, une invention théorique et poétique, mais qui porte aussi la trace de pratiques, de désirs, de sensibilités. De cette imbrication, le livre de Laure Murat se fait l’analyste subtil. On pourra trouver le propos un peu trop descriptif. Si le troisième sexe est bien cet instrument de subversion des normes et des identités, le livre ne dit pas comment il a joué, et travaillé effectivement les relations sociales. Mais il nous montre combien son invention contribua, elle, à déjouer certains «butoirs» de notre pensée.

La revue de presse Jean Birnbaum – Le Monde du 3 novembre 2006 – Laure Murat est partie à la recherche d’une figure indistincte et proprement innommable, qui bouscule tous les ordres établis : le "troisième sexe", ni masculin ni féminin, ou tout cela à la fois, et qui "oblige les deux autres à se penser"…

Attentive aux "bredouillements de la langue", l’enquête commence donc en 1835, date à laquelle Théophile Gautier publie Mademoiselle de Maupin ("Je suis d’un troisième sexe à part qui n’a pas encore de nom"), et elle s’achève à la Belle Epoque, quand le spectre de la "femme en culotte", féministe aux cheveux courts et "bicycliste" émancipée, commence à faire vaciller la bonne société.

 
Note : les citations de l’auteure proviennent d’une entrevue effectuée par Edna Castello en février 2007.

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