Victime d’attouchements pendant l’enfance… Serais-je lesbienne « par défaut » ?


 

Je suis une jeune femme de 20 ans et je me pose encore des questions sur ma sexualité. Je suis définie comme lesbienne par mes amies, parce que je ne suis attirée que par des femmes. Pourtant j’ai l’impression au fond de moi de ne pas l’être vraiment, je me sens bi. Mais ça ne colle pas avec le dégoût que m’inspirent les relations sexuelles avec les hommes,

J’ai vécu des attouchements de la part de mon père à mes 6 ans, j’ai l’impression que c’est ce qui m’a dégoûté des hommes et que je suis par conséquent lesbienne « par défaut ». Est-ce possible que mon orientation ait été décidée par ces événements ? Ou est-ce que j’aurais préféré les femmes de toute façon?
Burtz

Bonjour Burtz, merci d’avoir écrit à AlterHéros.

Tu te questionnes sur ton orientation sexuelle. Plusieurs éléments viennent alimenter ton questionnement : tes amies qui te définissent comme homosexuelle, ton sentiment à toi d’être plutôt bisexuelle, le dégoût que tu éprouves à l’idée d’une relation sexuelle avec un homme, les attouchements que tu as subis de la part de ton père à l’âge de 6 ans.

Permets-moi tout d’abord de saluer le courage dont tu fais preuve aujourd’hui en nous adressant cette question. Aborder ces sujets peut être difficile pour plusieurs personnes. Déjà, le fait de nous contacter et de t’ouvrir sur ce que tu vis est un très bon réflexe de ta part.

Tu dis avoir l’impression que les attouchements dont tu as été victime auraient pu t’amener à « devenir » lesbienne, par défaut. Ce à quoi tu fais référence me fait penser au concept d’homosexualité « réactionnelle ». C’est un concept plutôt controversé, qui fait référence à une certaine homosexualité en réaction à un traumatisme. Ma collègue Marie-Édith en parle dans une autre question ici, si tu veux y jeter un coup d’œil.

Si l’on se fie à cette idée, il serait possible de « devenir » homosexuel un peu « par défaut », comme tu le mentionnes. Toutefois, j’ai mes réserves face à cette idée. Peut-être les partages-tu aussi ? En fait, c’est que je me questionne à savoir si l’on parle réellement d’orientation sexuelle dans ce cas-ci, ou plutôt, justement, de réactions engendrées par les conséquences du traumatisme.

Clarifions un peu ensemble ce qu’est l’orientation sexuelle. Elle peut être vue selon trois dimensions : les attirances, les comportements et l’auto-identification1. Les attirances peuvent être d’ordre sexuel, mais aussi romantique (désirer une personne physiquement ou avoir envie de se rapprocher d’elle, de vivre une relation amoureuse). Les comportements, eux, font référence aux différentes expériences intimes que l’on vit avec les personnes du même sexe que soi ou d’un sexe différent. Ensuite, l’auto-identification, c’est la façon dont on se définit, les mots que l’on utilise pour se décrire, notre sentiment d’appartenance. Finalement, l’orientation sexuelle peut être vue sur un continuum : elle n’est pas constituée de catégories mutuellement exclusives. Les préférences, les comportements et l’identification à laquelle on se reconnaît le plus peuvent changer selon le temps et les circonstances.

Bref, là où je veux en venir, c’est que l’orientation sexuelle est une chose complexe qui ne se décide pas nécessairement des suites d’un évènement précis. Pour certains, elle sera claire dès l’enfance, l’adolescence ou le début de l’âge adulte. Pour d’autres, ce sera plus fluide. Mais dans tous les cas, s’il y a une « cause » particulière à l’homosexualité, qu’elle soit de nature biologique ou sociale, elle ne fait pas l’objet d’un consensus clair dans la communauté scientifique2.

Je ne pourrai donc malheureusement pas répondre précisément à ta question concernant la possibilité que cette attirance envers les femmes était présente chez toi à la base, dès la naissance, ou si elle s’est développée plus tard au cours de ta vie.

Il n’est pas impossible que les attouchements que tu as subis aient joué un rôle dans ce que tu me décris comme étant un dégoût pour les relations avec les hommes. Sans être directement lié à l’homosexualité (qui n’est pas une pathologie), le fait d’être victime d’abus sexuel dans l’enfance peut entraîner plusieurs conséquences psychologiques. Les jeunes victimes de violence sexuelle sont significativement plus à risque de présenter certains problèmes d’ordre émotionnel ou de santé mentale (Fondation Marie-Vincent). Ressens-tu de la détresse en lien avec cet évènement ?

As-tu déjà consulté ou songé à consulter un(e) professionnel(le) (sexologue, psychologue ou psychothérapeute) afin d’adresser ces questions plus en profondeur ?  Ce sont des choses très importantes que tu soulèves et, si tu en ressens le besoin, elles mériteraient une attention particulière et un soutien plus spécialisé que ce que je peux t’offrir. Les experts d’AlterHéros peuvent répondre à certaines questions de façon ponctuelle, certes, mais ne peuvent pas t’assurer un suivi professionnel, une aide adaptée à ton vécu. Je t’invite à consulter les différentes ressources disponibles dans ta région.

En terminant, si tu préfères les femmes, nonobstant les raisons possibles de ces préférences, souviens toi que ni l’homosexualité, ni la bisexualité ne sont des orientations sexuelles problématiques en soi. Elles sont toutes aussi valides les unes que les autres.

Toi seule sait quelle identification te convient le mieux… Celle qui te permettra de te sentir toi-même, bien dans ta peau et épanouie dans tes relations sera la bonne. J’espère que tes réflexions te permettront d’éclaircir tout ça. N’hésite pas à nous réécrire si tu as d’autres questions, besoin de support ou tout simplement pour nous donner de tes nouvelles.

Bon courage pour la suite de ton cheminement et merci encore de ta confiance. 

Jessica,

Étudiante au doctorat en psychologie, pour AlterHéros

1Beaulieu-Prévost, D., & Fortin, M. (2015). La mesure de l’orientation sexuelle : historique et pratiques actuelles. Sexologies,  24,  29-34. doi:10.1016/j.sexol.2014.05.005
2Vidal, C. (2012). Cerveau, sexe et préjugés. Dans Louise Cossette (dir.), Cerveau, hormones et sexe (p.13-26). Montréal: Éditions du remue-ménage.


About Jessica

Jessica est présentement étudiante au doctorat en psychologie à l’Université de Sherbrooke. Elle détient un diplôme d'études collégiales en sciences humaines, profil action sociale et médias (2011) et un baccalauréat en psychologie de l'Université du Québec à Montréal (2014). Elle a travaillé dans le domaine de l'intervention à temps plein pendant un an et demi avant d’intégrer le doctorat. Son grand intérêt pour la communauté LGBTQ+ l'a amenée à s'impliquer en tant qu'intervenante bénévole au sein de l'équipe Parles-en aux Experts en mai 2015.

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