Comment soutenir notre proche bisexuelle qui fait face à de la biphobie de la part de la communauté lesbienne et de sa famille?


Bonjour!

On vous écrit un message à deux à propos d’une personne qu’on aime plus que tout au monde.

M.-J.
Je suis l’amie proche d’une fille fabuleuse, Valérie, depuis des années. Il y a quelques semaines, on a fait passer notre relation de « amitié » à « amoureuses en couple ». Ça marche très bien entre nous, on s’aime très fort et on communique beaucoup dans le respect. Je vous écris parce que je sais que ma copine vit avec un grand poids sur ses épaules et j’aimerais des conseils pour l’aider à se sentir plus en paix. Ce qui la ronge, c’est qu’elle est bisexuelle et que son entourage fait presque constamment des commentaires blessants ou des mauvaises blagues à ce sujet. En plus ses ex ont été vraiment nuls à ce propos. Pratiquement tous les jours, il y a des gens qui sont supposés être des appuis qui disent des choses qui la font sentir exclue du LGBT (en plus que le monde hétéro la fait souvent sentir étrange et dévalorisée). Beaucoup de gens soulignent qu’elle n’est pas assez lesbienne (comment elle pourrait être « assez lesbienne »?!, elle n’est pas lesbienne du tout, elle est bi et ça ne devrait pas être un problème!) pour prendre part à des événements du monde queer, pour vraiment faire partie de la gang. Elle se fait reprocher d’avoir aimé des garçons, de ne pas correspondre à des stéréotypes de femmes gaies (mais pourquoi le monde s’en fait encore pour ces choses tellement secondaires?!), de trahir les luttes politiques des femmes en refusant d’identifier comme lesbienne, etc. C’est comme si elle n’a plus de point d’ancrage pour se poser et se sentir bienvenue. Au début, elle essayait d’éduquer les gens qui avaient ces idées très fixes, mais je vois bien que ça l’épuise et qu’elle se sent rejetée. Maintenant, elle encaisse souvent les commentaires sans rien dire, mais elle se replie et est blessée de devoir toujours se sentir inadéquate. J’ai peur qu’elle devienne de plus en plus l’ombre de qui elle est dans la vraie vie. De mon côté, j’essaye de lui rappeler ce qu’elle représente pour moi, à quel point elle est merveilleuse et valide dans son identité, mais je ne pense pas que ça peut compenser pour tout son cercle social. J’essaye aussi de parler à son entourage pour faire diminuer les commentaires inappropriés, mais on dirait que personne ne réalise la portée de ces paroles. C’est comme frapper un mur ou parler à des amnésiques. Sur le coup les gens se défendent d’être des « mauvaises personnes », mais on passe à côté du message. D’autres des fois semblent sensibles et se montrent désolés de faire de la peine à Val, mais ils recommencent quand même les commentaires rapidement après. Qu’est-ce que je pourrais faire pour leur faire comprendre pour de bon? Est-ce qu’il vaudrait mieux de changer complètement de cercle social? Connaissez-vous des endroits, des communautés ou des événements qui sont *réellement* bi-friendly? On vient de Lanaudière mais on est souvent à Montréal.

B.
Salut, moi je suis le frère (jumeau) de Valou. J’écris parce que pendant que ma belle-soeur essaye de s’occuper du côté LGBT, moi j’ai des soucis avec le monde (la famille surtout) du côté hétéro. Valou c’est vraiment une fille en or et ça me tue qu’elle se retrouve à toujours recevoir plein de piques de notre soeur, nos parents, etc. Je fais comme Marie-Jésula, j’essaye de rappeler à ma soeur qu’elle peut compter sur moi et qu’elle est super. Ca lui fait un peu du bien mais elle reste triste et méfiante en général. çA l’use de se sentir toujours à part je pense. J’essaye aussi de ramener ma famille à l’ordre mais on dirait qu’il faut toujours recommencer à zéro. Auriez-vous des idées pour faire débloquer le monde qui scrute tous les comportements de Valou, la challengent sur tout, passent des commentaires tout le temps? J’essaye aussi de trouver des représentations bisexuelles positives, mais ce n’est pas exactement un succès à date. Souvent, dans les films et les séries, les personnages ne sont pas bisexuels, ils sont « sans étiquettes tout en aimant des gars et des filles ». Ou c’est l’histoire de femmes qui quittent leur mari pour finalement réaliser qu’elles sont lesbiennes… Sinon c’est souvent des personnages extra sexualisés et ça ne colle pas du tout à l’image que les gens devraient avoir de ma soeur, elle est très rangée, pudique, monogame, fidèle, romantique, etc. J’ai googlé des personnes bi célèbres mais souvent soit ma famille ne les connait pas ou soit il s’agit de stars de la pop que ma famille ne prend pas au sérieux. Qu’est-ce que je pourrais faire pour aider et soulager ma soeur? Connaissez-vous des modèles bi positifs et encourageants à partager?

Merci beaucoup!

Marie-Jésula et Benjamin

 

Bonjour à vous deux !

D’abord, je tiens à m’excuser pour le délai de réponse. J’espère que vous vous portez bien.
C’est si fantastique de vous lire. Vous semblez vous soucier réellement du bien-être de Valérie, qui vit de la biphobie de façon répétée.

 

Alors, que faire lorsqu’on est entouré.e de personnes biphobes quand on est bisexuel.le ou encore ami.e ou conjoint.e d’une personne bisexuelle? Marie-Jésula, tu as tout à fait raison lorsque tu expliques qu’elle n’a pas à être davantage lesbienne (ou moins lesbienne) ; ce n’est pas une remarque pertinente puisque Valérie est bisexuelle, ce qui signifie simplement qu’elle a la capacité d’être attirée sexuellement (et au plan romantique) par les femmes comme par les hommes. Ce type de commentaires est souvent reçu par les personnes bisexuelles, comme si elles devaient rendre des comptes à qui que ce soit au sujet de leurs relations passées et actuelles, ou encore décider d’un “pourcentage” d’attirance envers un genre ou un autre ! Ces commentaires et attitudes biphobes peuvent provenir des personnes hétérosexuelles comme des personnes homosexuelles.

 

Certaines personnes se défendent d’avoir des comportements biphobes parce qu’elles ne savent pas ce qu’est la biphobie – non, ce n’est pas seulement de crier des insultes ou de frapper une personne à cause de sa bisexualité ! –  ou encore parce qu’elles vivent elles-mêmes des situations d’oppression (par exemple, homophobie, racisme, sexisme…). Toutefois, le fait de vivre de l’homophobie, par exemple, n’est pas un passe-droit pour exercer de la discrimination ou avoir des attitudes négatives envers d’autres personnes, y compris les personnes bisexuelles. Voici une page géniale qui décrit ce dont a l’air la biphobie: What does biphobia look like ? Il y a aussi cet article de GLAAD, How to be an ally to a bisexual person. Ces pages sont en anglais, mais vous pouvez utiliser des outils de traduction en ligne pour les rendre plus accessibles à vos proches. Il y a aussi ce témoignage très intéressant (et drôle!) que j’ai trouvé sur Youtube: La bisexualité, par Nadjélika. En terminant, je vous invite à lire cet article fantastique à propos de la biphobie paru l’année dernière sur La Fabrique Crépue.

 

En ce qui concerne la question des luttes politiques des femmes, il est vrai qu’il y a plusieurs écoles de pensées et que certaines femmes, particulièrement dans les mouvements féministes lesbiens radicaux, ne sont pas tendres à l’égard des femmes bisexuelles. Pourtant, l’orientation sexuelle n’est pas quelque chose que l’on choisit, et c’est en s’unissant, avec nos forces et nos différences, que nous pourrons changer les choses. Les nouvelles vagues féministes répondent aux comportements biphobes, tout comme aux inégalités systémiques qui touchent les personnes noires, racisées et autochtones, les femmes en situation de handicap, les femmes trans et d’autres femmes en situation de marginalisation. Si Valérie souhaite s’inscrire activement dans une lutte féministe, elle peut contacter la Fédération des Femmes du Québec, l’organisme inclusif de défense des droits des femmes le plus visible au Québec actuellement.

 

Pour ta question concernant des modèles positifs, Benjamin, je te propose d’emprunter le livre Modèles Recherchés, de Robert Pilon, à la bibliothèque du coin. Ce sont des personnes du Québec qui font des témoignages pour démystifier l’homosexualité et la bisexualité. Une lecture intéressante pour toi, pour ta soeur et tes parents ! Sexplora a aussi publié un dossier en ligne concernant la bisexualité en plus de l’émission qui y est associée. Je t’invite à y jeter un coup d’oeil et voir si ce serait approprié pour ta famille. Finalement, il y a ce numéro du magazine Ça Sexprime, publié en 2012, qui traite de bisexualité. Je ne suis pas friande de l’ensemble de son contenu, mais les pages 11 et 12 sont particulièrement intéressantes: elles présentent des mythes et réalités au sujet des personnes bisexuelles et certaines conséquences de la biphobie. Bonus: il contient des extraits de questions publiées sur AlterHéros ainsi que des données de la Coalition des groupes jeunesse LGBT (autrefois Coalition jeunesse montréalaise de lutte à l’homophobie) dont nous sommes membres. Aussi, au niveau international, j’ose croire que tes parents connaissent Angelina Jolie. Sinon, l’acteur Marlon Brando était aussi bisexuel, tout comme le musicien David Bowie, la chanteuse jazz Carmen McRae, l’écrivaine Marguerite Yourcenar, ainsi que la peintre Frida Khalo.

 

En terminant, voilà une petite image d’Anna Borges que j’adresse à Valérie elle-même. Marie-Jésula et Benjamin sont là pour toi – écrire à AlterHéros pour s’assurer de ton mieux-être est un geste fantastique ! -, les intervenant.e.s d’AlterHéros aussi, et toute une communauté de personnes bisexuelles et d’allié.e.s. C’est correct et légitime de vivre de la tristesse et de la colère face à ces commentaires, questions et attitudes désagréables.

C’est correct de ne pas avoir d’énergie ou de temps pour éduquer tous vos proches, votre famille et vos cercles d’ami.e.s – vous pourrez les rediriger vers les ressources que je vous ai transmises. C’est correct de dénoncer des propos et attitudes biphobes et aussi de se distancier de personnes irrespectueuses. À vous de voir ce que vous acceptez et ce qui ne passe pas, dans la balance temps et énergie et avantages / inconvénients de conserver certaines relations plus ou moins enrichissantes à cause de la biphobie.

Actuellement, il n’existe pas de regroupement destiné aux personnes bisexuelles au Québec à ma connaissance. Toutefois, si vous souhaitez tous les trois mettre un tel regroupement sur pied, vous pouvez nous faire signe – on pourrait organiser un truc cet été, pendant la Fierté par exemple ! Sinon, les soirées de Jeunesse Lambda et Projet 10, qui ont lieu à Montréal, sont ouvertes à toustes les jeunes LGBTQIA2S+ et allié.e.s toute l’année… et oui, cela inclut RÉELLEMENT le B. Enfin, vous pouvez venir nous voir à l’Astérisk ou encore à l’Espace Jeunesse cet été durant Fierté Montréal. Ça nous fera super plaisir de jaser avec vous en vrai de vrai ! Au niveau des bars à Montréal, à l’extérieur des établissements présents dans le Village gai, j’aurais tendance à vous proposer le Notre-Dame-des-Quilles qui vous sentez l’envie de partager un verre les trois ensemble. Il s’agit d’un endroit très sécuritaire et inclusif, et ce, peu importe notre sexualité.

 

Allez, au plaisir ! N’hésitez pas à nous réécrire en cas de besoin.

Bonne semaine !

Marie-Édith, B.A. sexologie, DESS travail social

AlterHéros


About Marie-Édith Vigneau

Marie-Édith est actuellement étudiante de deuxième cycle à l'École de travail social de l'Université de Montréal. Elle est diplômée de l’Université du Québec à Montréal (UQAM) en sexologie et de l'Université de Montréal en intervention auprès des personnes vivant avec une déficience intellectuelle et qui sont sur le spectre de l'autisme. Elle est fan de féminisme, de santé sexuelle, de justice sociale, de musique, d'espresso, de bières de microbrasseries, de bas de laine et de faire semblant de bien cuisiner.

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